Dans la durée

Samedi 28 avril. Trois taxis arrivent au foyer. Ce sont les lycéennes et lycéens de l’aumônerie française de Singapour. Les filles, cheveux au vent, grandes, blanches… il ne faut pas dix minutes avant que les enfants du foyer tombent amoureux. Pendant 4 jours, ces jeunes de Singapour aideront l’asrama et vivront avec les enfants. Peinture, Crêpes,  plage, sport, ménage… Quand arrive la soirée festive du samedi soir, Valentine souhaite apprendre aux jeunes enfants de notre foyer quelques passes de rock. Sur une chanson de Gilbert Montané, elle s’approche de Jansen, 13 ans. Des étoiles dans les yeux, entre la gêne, l’incompréhension et la joie, il prend la main qu’elle lui tend et voilà que se lance une soirée rock à Tanjung Pinang. « La danse est la grande joie du jeu libre de tous les muscles portés par le rythme de l’orchestre avec tout ce qu’ajoute de grâce et de charme une présence féminine » disait le routier de légende Guy de Larigaudie. Jansen ne le contredira pas.

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Entre joie et malaise, Jansen découvre le rock.

Une semaine après le départ, Jansen et Arman « n’arrivent plus à se concentrer sur leurs devoirs ». Le premier me confie : « Mister, tu peux dire à Valentine que lorsque je serai pilote de ligne, si elle veut bien se marier avec moi, elle aura des billets gratuits ». Et serein sur la différence d’âge : « Tu sais Mister, mes parents ont 11 ans d’écart, alors avec Valentine, ça ne devrait pas poser de problème ».

Nous avons reçu aussi plusieurs familles françaises d’expatriés de Singapour qui viennent passer un week-end au foyer. L’occasion pour « nos » enfants de s’occuper de plus petits et de rencontrer des familles d’une autre culture. Une belle expérience aussi pour les familles d’expatriés qui vivent une autre aventure que celle de Singapour… deux mondes complètement opposés !

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Tensions et pardons

Un lundi qui commence comme les autres, par ce réveil à 5h du matin. Comme à mon habitude, je sonne l’alarme (la même sonnerie lorsqu’un prisonnier s’enfuit de prison) qui réveille tout le foyer ainsi que les voisins. Puis, passant dans les chambres, je lance le « selamat pagi » quotidien. Chaque jour, depuis le début de l’année, seulement deux enfants me répondent, les autres sombrent encore dans leur sommeil profond et ne veulent pas croire qu’il est déjà l’heure d’aller à la messe. Ce matin, Petrus (nom changé) décide qu’il ne se lèvera pas. A 5h30, je l’informe que je risque de lui lancer un verre d’eau. Il n’y croit pas vraiment. Un peu plus tard, d’une main pas très rassurée, je laisse couler un léger filet d’eau. Prenant conscience de ceci, il se lève d’un seul bond, très colérique, se rapproche de moi et fait semblant de me frapper, mais s’arrête avant que sa main ne me touche.Il fait partie des plus âgés et est presque plus grand que moi. Mon coeur s’accélère, je me sens vulnérable.  « Anjing, Anjing » [« Chien, Chien ! » une des pires insultes dans ce pays]. « t’as peur ? t’as peur ? » .

Les autres enfants se rassemblent en nombre dans la chambre, heureux de pouvoir assister à une animation matinale, et en plus gratuite. « Calme toi, calme toi« , d’une voix tremblotante,  ce sont mes seuls mots pour tenter de baisser la tention, mais cela l’énerve davantage. Peut-être car il y a deux semaines, je lui disais qu’il devait apprendre à contrôler ses émotions. Finalement, il s’en va de la pièce en donnant un grand coup dans la porte… Je reviens dans ma chambre, me disant qu’il y a quand même mieux comme matin… Il faut dire que mes réveils en France étaient plus doux…!

Le reste de la journée, ainsi que le lendemain, il fait tout pour m’éviter et croiser mon regard. Je ne vais pas vers lui non plus, attendant qu’il lance le dialogue. Nos regards ne se croisent pas, comme deux enfants qui boudent chacun de leur côté.

Deux jours plus tard, alors que je me trouve dans le couloir de l’étage. Je le vois monter les escalier en courant, il me cherche, me voit, court vers moi et se jettent dans mes bras… « Je te demande pardon, Mister. Je suis désolé, je n’ai pas su contrôler mes émotions… » J’observe son regard sincère, ses yeux humides… Je n’ai plus qu’à lui pardonner à mon tour… Depuis ce moment là, nous avons gardé une relation proche et pleine de confiance.

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Contrôler ses émotions, demander pardon… tout cela, ils l’apprennent aussi à l’école et aux scouts. Ici, une patrouille chante devant le feu de camp, lors d’une veillée scoute… sur le parking de l’école…

Honnêteté

« Qui a crevé le ballon de foot ? » « Qui a volé des fruits dans la cuisine ? »… Inutile d’attendre une réponse, il est rare que quelq’un se dénonce. Le responsable préférera que tout le monde subisse une punition collective plutôt que les autres sachent qu’il a volé… car attention aux représailles entre eux…il passerait un mauvais quart d’heure dans une des chambres, frappé par un plus grand…!

La malhônneteté et le mensonge presque quotidien sont ce qui me choquent le plus ici…! Se faire attraper en train de voler ou de mentir ne les rend pas du tout mal à l’aise, même s’ils sont punis. C’est comme un jeu. Ils essaient. S’ils gagnent, tant mieux… s’ils perdent… tant pis.. ils retenteront une autre fois. Beaucoup de vols entre eux et beaucoup de mensonges règnent dans le foyer. Certains sont déjà aussi rentrés dans ma chambre par la terrasse pour récupérer le portable que j’avais confisqué et m’accusent ensuite de l’avoir pris ou perdu… (Heureusement quelques honnêtes enfants collaborent avec les volontaires pour établir la vérité !). D’autres ont trouvé un vieux trousseau de clés du foyer que j’avais laissé traîné (ils sont assez compétants pour exploiter mon côté « tête en l’air »…) et en profitent pour entrer en pleine nuit dans le bureau et essayer de piquer un peu d’argent…

Malgré tout cela, l’enjeu pour Baudouin et moi est d’oublier ces fautes des enfants, et de continuer à entretenir une relation de confiance. Même si c’est parfois difficile. Mais pourtant essentiel si l’on veut conserver un bon climat de joie.

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Malgré un grand respect lorsque les enfants saluent les misters et les adultes de manière générale (Ici l’autre volontaire Baudouin), le mensonge, même pour les petites choses, est quasi quotidien…!

Une nouvelle arrivée

Et voici la nouvelle cuisinière… Ibu Jenni ! Depuis quelques mois, elle est devenue salariée du foyer en cuisinant le repas des enfants.

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Musulmane, mariée et mère d’un garçon de 12 ans, elle est consciensieuse et cuisine très bien. Elle commence d’ailleurs en ce moment le ramadan mais continue à travailler pour le foyer. La fin du ramadan est l’occasion pour tous les musulmans de revenir dans leur village famillial.

Islam Indonésien

Il y a 30 ans, le voile était très peu porté en Indonésie. Il était considéré comme un habit venant des pays arabes mais n’appartenant pas à la culture indonésienne. Aujourd’hui, presque toutes les femmes musulmanes le portent. Les mosquées indonésiennes, quant à elle, ont vu leur nombre triplé en 30 ans !  L’Arabie Saoudite en finance quelques unes, ainsi que des écoles coraniques. On se retrouve parfois avec des villages très pauvres mais possédant une très belle mosquée…! Les Indonésiens bénéficient d’ailleurs du plus grand quotas de fidèles étrangers admis pour le pélerinage à la Mecque.

En Indonésie, chaque religion a droit à ses jours fériés. C’était d’ailleurs assez étonnant de voir il y a quelques jours que l’ascension était fériée pour tout le pays. Toutes les écoles, y compris publiques et coraniques, étaient fermées. La raison : les 2.9 % de catholiques du pays célébraient l’ascension de Jésus au ciel !

Indonésiens d’origine chinoise

Les bouddhistes quant à eux sont représentés par une majorité de Chinois. Ces derniers tiennent tous les commerces, et sont jalousés par de nombreux Indonésiens. Aujourd’hui, la relation est à peu près cordiale mais il y a 15 ans, parler mandarin ou afficher des signes en caractère chinois faisaient de vous un hors-la-loi. En 1998, dans la banlieue de Jakarta, des Indonésiens se sont attaqués à des commerces chinois, faisant plus de 700 morts et presque 200 femmes violées… Aujourd’hui, les choses changent, et de plus en plus de membres du gouvernement sont d’origine chinoise.

 

Expérience d’abandon, vécue concrètement…

Pour les vacances de pâques, j’avais choisi de me ressourcer dans un monastère trappiste sur l’île de Java. Avant de rejoindre le lieu, je décide de faire un peu de randonnée en solitaire. Après une montée en fin de journée et une nuit sous tente au sommet, j’admire le lever du soleil au petit matin. Je prévois donc de rejoindre l’abbaye en bas de la montagne en fin de matinée. Première erreur : En tentant de redescendre la montagne, ne trouvant pas de chemin, je décide de couper à travers la forêt… qui se transforme en vraie jungle au fur et à mesure de la descente. Impossible d’avancer sans lancer mon sac devant pour écraser les plantes et ronces…

N’ayant ni eau ni nourriture depuis la veille, je trouve enfin en début d’après midi une rivière où je bois abondamment et rends grâce pour cette eau qui coule à flot ! Je continue d’avancer péniblement tout en ayant cette sensation de faim qui commence à grimper…! Je décide de suivre la rivière qui me mènera bien quelque part et qui donnera de l’eau en permanence… Mais en longeant ce cours d’eau, entres petites falaises et glissade, j’y perds ma tente, et quelques vêtements.. Petit à petit la nuit tombe… il est déjà 19h.. pas de réseau…et impossible de savoir  dans combien de temps je verrai une présence humaine…! Je décide donc de faire halte pour la nuit dans cette jungle, mais en restant à côté de la rivière. Pas de poisson dans l’eau, je cherche donc quelque chose à manger dans la forêt, mais je n’y trouve que quelques feuilles de menthe pas très agréables à manger…! Je retourne à mon lieu de bivouac et  goûte un peu de mon dentifrice « Colgate », pas mauvais soit dit en passant. Mes deux seuls réconforts sont le feu que j’alimente au cours de la nuit, et les muezzins dont les voix résonnent de très loin depuis la vallée…!

Après une nuit froide à la belle étoile, je continue ma route dès 5h du matin le lendemain. En fin de matinée, enfin… j’aperçois une vieille dame, paysanne javanaise, pied nu, en train de chercher du bois pour le revendre. Victoire ! Mon ange gardien a veillé sur moi…! Elle me donne sa gourde de thé, et connaissant cette forêt par coeur, me conduit pendant deux heures jusqu’à la sortie, où se trouve le monastère…!

Après l’avoir remercié mille fois, et une fois arrrivé à l’abbaye, je suis accueilli par les soeurs qui me chouchoutent et me donnent de quoi manger, un lit et une douche chaude ! Cela faisait presque 40 heures que je n’avais pas mangé…! J’ai vécu une bonne expérience d’abandon et de prière pendant ce temps en montagne ! Mon ange gardien a bien veillé…!

J’ai ensuite enchaîné sur une retraite de quelques jours dans ce magnifique monastère trappiste. Il y a peu de communautés contemplatives en Indonésie. Je me suis rendu compte de la chance que nous avons en France d’avoir toutes ces abbayes remplies de moines et de moniales qui chantent les offices et prient pour le monde plusieurs fois par jour.

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Soeur Theresia, hôtelière du monastère. Son expression préférée, qu’elle exprime environ toutes les deux phrases : « Syukur, Syukur ! » (Rendons-grâce ! Rendons-grâce !)

Heureux en mission

Dans un quotidien assez routinier, je dois avouer que je suis vraiment heureux. Après un début difficile où l’on prend un peu tout dans la figure, et malgré parfois (voire souvent) des ados paresseux et malhonnêtes, c’est toujours une vraie joie de partager mon quotidien avec eux. Je craignais un peu avant de partir cette routine, mais je me rends compte qu’elle est essentielle si l’on veut construire quelque chose avec les enfants. Le cadre posé et clair nous permet de savoir les moments où l’on peut être pleinement disponible pour les enfants, et les temps que l’on a pour soi.

 

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La relation de confiance se construit aussi par des activités ensemble. Ici, juste après avoir raccourci les cheveux de Tino et plutôt fier de ma coupe. Mais le lendemain, il sera puni par son professeur : 2 jours de ménage dans l’école à cause d’une coupe de cheveux trop courte… Volontaire en carton…!

 

S’ancrer dans la durée permet de connaître en profondeur un pays, d’autant plus quand on a la chance de parler la langue. Je suis fasciné par le mélange d’éthnies (Flores, Batak, Chinois, Javanais, Balinais, Malais, etc..) et des religions. La différence entre les îles est très marquante. Mais tous sont habités par cette joie de vivre. Nous passons ici beaucoup de temps à rire, tant avec les enfants du foyer qu’avec les gens que l’on croise dans la rue ou au marché.

S’ancrer dans la durée est aussi une belle et exigente expérience quand on passe un an et toutes ses journées avec les mêmes ados et qu’on ne peut pas jouer un rôle. On est obligé de faire avec ses défauts, les enfants les voient très vites et n’hésitent pas à nous les dire !

La vraie joie et le défi de la mission, c’est peut-être aussi d’essayer de la réaliser de manière désintéressée. Tout ce que l’on fait au foyer doit être pour le bien des enfants, sans penser à ce que les enfants penseront ou retiendront de nous. Apprendre à se détacher de leur regard. C’est là aussi l’enjeu de l’éducation.

 

Je remercie encore tous ceux qui ont participé financièrement à cette mission et qui prient pour moi. Je suis touché par ces personnes, ces oncles et tantes que je ne voyais pas souvent avant de partir, et qui m’indiquent qu’ils portent cette mission dans leur chapelet quotidien.

Bonne journée à tous !

 

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Même s’ils piquent et cachent souvent mes tongues, nous avons tout de même de très bons liens ! Déjà 10 mois passés avec eux… Le temps passe vite…!

 

 

 

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