Un Noël loin des siens

Un Noël loin des siens

Enfin. L’heure des vacances a sonné pour les enfants. Ils oublient déjà leur bulletin de note remis il y a quelques minutes. La priorité est maintenant pour eux de boucler cette valise rapidement et de partir au port. Retrouver les siens. Pour Agus, 18 ans, cela fera 3 ans qu’il n’aura pas revu sa maison.  Felix, lui, a de la chance de revenir sur son île deux fois par an ; c’est dans sa famille que j’irai passer Noël.

Je monte donc dans le bateau avec lui, destination l’île de Cempa, située à exactement 22 km de la ligne fictive de l’équateur.  Après une naviguation de 3h plutôt correcte, et fier cependant de n’avoir pas eu le mal de mer, je débarque sur cette île perdue au milieu de nulle part. Mon portable ne capte pas, c’est parti pour 10 jours en immersion totale, loin des feux de cheminées, de la neige, des ferrero-rocher, de la brioche partagée au fond de l’église de Gaycre (Département du Tarn, ndlr) et de la chaussure sous le sapin.

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L’île de Cempa… 3 petits villages de pêcheurs comme celui-ci bordent la mer. L’électricité n’est disponible qu’en soirée et pendant la nuit.

A la vue de l’homme occidental débarquant sur un territoire dépourvu de touriste, le traditionnel cri d’alerte se fait entendre : « Boulet ! Boulet ! » (la vraie écriture « bule », mais prononcé « boulet », qui signifierait « albinos », désigne l’homme blanc). L’occidental est là encore source de questionnement. « Mets-tu un produit pour avoir de la barbe ? Existe-t-il un remède miracle pour que cela pousse ? ». Je ne dévoile pour rien au monde mon secret. Je remarque aussi la fascination qui existe autour des poils de jambes des occidentaux.

Felix est heureux de retrouver sa famille. 8 frères, et 1 soeur. 4 sont déjà passés par le foyer. Son père est pêcheur et est aidé par plusieurs de ses fils. La maison est sur pilotis, à ma plus grande joie. Un rêve de gosse de dormir dans une maison comme celle-ci ! Un accueil extraordinaire m’est réservé. Je suis aux petits soins et l’on s’assure en permanence que j’ai déjà mangé, que je me suis déjà douché, que j’apprécie mes vacances. Je ferai pendant le séjour une ou deux tentatives de faire la vaisselle, mais impossible de finir la première assiette… Je serai comme un Roi pendant 10 jours, c’est la règle du jeu… On s’y fait finalement assez vite… Je cuisinerai tout de même quelques crêpes bretonnes, afin de donner tranquilité à ma conscience.

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La maison de Felix. Photo prise depuis le bateau de son père.

On me montre ma chambre. La notion d’intimité étant beaucoup moins développée que dans notre pays, cette chambre ne sera finalement pas vraiment la mienne. Toutes les nuits y dorment des frères différents, y compris sur mon matelas. Le second soir, voyant que j’arrive après la bataille et que les places sont déjà prises, je tente finalement l’expérience avec quelques-uns de dormir sur le ponton, à la belle étoile. Alors que nous nous apprétons à dormir,  Liangki ramène de grosses enceintes sur le ponton et branche sa musique latino, au volume plutôt excessivement fort « C’est comme ça qu’on dort chez nous Mister ! ». Je m’endors tout de même, mais à 3h du matin, réveillé à nouveau par le tube « Despacito », je me lève et clique sur le petit bouton « pause » de son cellulaire de type GSM.  Les Indonésiens ont aussi pour habitude de dormir habillés et bien souvent, en laissant la lumière allumée. Le bruit, la lumière, les vêtements… la nuit n’est finalement qu’une grosse sieste dans ce pays…

La grasse-matinée n’est pas au programme. Vers 4h30, au crépuscule du 24 décembre, il est temps d’aller pêcher, avant la trève de Noël . J’embarque donc dans le bateau et essaye de trouver la place qui ne gênera personne dans son travail. L’embarcation avance… doucement… à la recherche d’un banc de poisson de bilis, très consommé par les Indonésiens et vendu plus de 5 euros le kilos sur le marché de Tanjung Pinang !

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La pêche quotidienne du « bilis »

Toute l’équipe attend que le capitaine donne son ordre. Lui-même scrute sa sonde tout en tenant le gouvernail. Après 30 minutes, il apercoit enfin sur son écran un banc de bilis,  » Vite, vite vite, lâchez les filets ! ». Comme dans la bible, à la différence que les bateaux sont à moteurs. Tout en fumant leur cigarette au clou de girofle, les pêcheurs jettent les filets. Le bateau, lui, forme un grand cercle pour encercler sa proie.

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Au signal du capitaine, le bateau met les gaz et fait un grand cercle le plus rapidement possible. Les hommes pendant ce temps-là jettent les filets qui plongent petit à petit dans l’eau.

 

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Puis on ramène les filets à la main afin de récupérer le banc de poisson. Ce jour là, mon sens du devoir m’oblige à aider mes camarades en difficulté.  On se serait cru à Tibériade au temps de la pêche miraculeuse. Luc Chapitre 5.
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Une fois pêchés, les poissons sont séchés devant la maison. Travail en partenariat ici avec Ho, homme qui travaille pour le père de Felix et qui m’a montré pendant 10 jours les us et coutumes de la vie de pêcheur.

Au fil des jours, je rencontre tous les membres de la famille  mais m’y perds un peu entre tous ces frères, ces soeurs , ces voisins que je prends pour la famille, etc…   Mon côté non-physionomiste me joue des tours. Croyant voir les parents dans la cuisine le lendemain de mon arrivée, je saisis l’occasion pour offrir mes quelques cadeaux de remerciement que j’avais ramenés. Ce couple, que je croyais être les parents de Felix  et qui n’étaient en fait que les voisins, n’ont pas trop compris ma démarche… Je fus un peu gêné quand les vrais parents de Felix arrivèrent dans la cuisine et que j’avais déjà offert les cadeaux…

Il est déjà l’heure de dîner. La façon de prendre le repas est étrange en Indonésie. En 10 jours, nous n’avons pas eu un seul repas tous ensemble, la famille réunie ! Les premiers qui ont faim commencent à dîner, puis un genre de roulement se met en place. Je me rends compte que nous avons de la chance en France d’avoir des repas où l’on attend tout le monde, faisant de ces occasions un moment priviligié familliale.

L’heure tourne et approche le grand moment : Noël. Avant d’aller célébrer la naissance de Jésus, la tradition exige de penser d’abord à ceux qui nous ont quittés. Tout le village se dirige donc au cimetière et y allume un nombre conséquent de bougies sur les tombes des ancêtres. Chacun y fait sa prière personnelle. « Ce sont pendant les plus grandes fêtes que nous devons penser à ceux qui nous ont quittés » dira le frère ainé.

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Le cimetière de l’île éclairé, avant la veillée de Noël. Une façon de faire participer les défunts à la fête.
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Felix et ses frères. Plutôt très à l’aise sur la tombe du grand oncle : petite cigarette assis sur la tombe, histoire de refaire le monde !

La messe approche. Nous nous y préparons et nous dirigeons vers l’Eglise. L’occasion pour l’île de rendre grâce d’avoir la chance qu’un prêtre soit parmi nous, venu spécialement de l’évêché situé à 350 km de là. La majorité des catholiques du village se regroupe et lance les traditionnels chants de Noël. « Douce Nuit », « Les anges dans nos campagnes »… quelle émotion ! Au bout du monde, ce sont les mêmes chants ! Pour la petite histoire (source journal la dépêche) : « Douce nuit », chanté pour la première fois dans un petit village d’autriche en 1818 et propagé grâce à un réparateur d’orgue qui faisait le tour des églises… aujourd’hui… chanté par des centaines de millions de personnes…!

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La messe de Noël. (Cherchez Charlie)

Nous nous retrouvons ensuite dans la maison de Felix avec beaucoup d’amis de la famille venus rejoindre le repas festif. Là encore, ce sont les poissons péchés le matin même, les fruits de mer, le poulet tué quelques heures plus tôt, et leur alcool plus ou moins local qui viennent garnir ce repas. Un festin !

« Cette année, pas de cadeau ». La blague de mon Oncle Bruno répétée à chaque Noël quand on était plus jeune devient ici réalité pour moi… Je regarde tristement ma chaussure et me dis que cette année, elle n’ira pas sous le sapin. Triste fin pour ce soulier qui ne reverra d’ailleurs sans doute pas la France. Mais qu’importe, je respire un grand coup, garde la tête haute, et essaye de ne plus penser à ce chausson de taille 43. Je me dis qu’après tout, il doit y avoir des choses plus graves dans la vie…

Pour Noël, les Indonésiens s’offrent quelques vêtements un ou deux jours avant Noël mais loin des cérémoniaires des papiers cadeaux, du sapin,… et bien souvent ils laissent le prix dessus, c’est plus rapide pour juger de la qualité ! La tradition est aussi de passer dans toutes les maisons de leurs amis du village, pendant plusieurs jours, autour de petits buffets, moments très conviviaux.

Souciant que je ne m’ennuie jamais pendant mon séjour, la famille m’emmène le lendemain pour une partie de pêche, qui deviendra une tradition journalière. Ma canne à pêche que j’avais emmené, pensant leur faire plaisir, se révèle inutile. Un simple fil, un clou, un hameçon et un bout de crevette fera l’affaire. Nous partons en mer et pêchons des poissons en veux-tu en voilà.

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Felix qui, poliment pour la photo, m’inclut dans sa pêche miraculeuse.

Après un match de Volley où je sens bien que l’on attendait d’un blanc un bien meilleur service que cette longue cloche qui envoie le ballon rarement à l’endroit prévu, nous rentrons pour le dîner. Deux chiens ont disparus dans le voisinage et se retrouvent maintenant dans la grande casserole familliale. Je ne savais plus ce qu’avait dit mon médecin traitant doctissimo.fr à propos des chiens, mais tant pis, allons-y, pendant deux jours, ce sera ce menu midi et soir ! Un peu étrange au début, mais avec du piment c’est très bon !

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Les derniers instants avec le père de Felix, avant des retrouvailles lointaines mais certaines je l’espère !

L’heure du départ sonne bientôt, je m’endors pour ma dernière nuit sur le ponton « avec pour seule couverture les étoiles » (Il me semble que Lucky-Luke disait cela) et la tête remplie de souvenirs.

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Après 10 jours d’expériences uniques, touché par ce magnifique accueil, je dois déjà quitter ce petit coin de paradis  et préparer la rentrée du foyer. Une nouvelle aventure démarre maintenant avec le deuxième semestre des enfants. Certains auront du mal à se remettre dans le bain, d’autres seront contents de retrouver la vie du foyer. Mais tous, cette année, auront eu la chance de retourner sur leurs îles. Imprégné de la joie d’un Noël indonésien, je commence cette deuxième partie de volontariat avec confiance et espérance…!

Merci d’avoir lu et Joyeux Noël à tous !

Augustin

Volontaire MEP

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